La Chouette, Livres

Le Dîner : une famille modèle.

Je profite d’être dans une phase où je lis, j’ai du temps pour écrire et je suis motivée, pour alimenter ce blog. Combien de temps les astres resteront-ils alignés ? Personne ne le sait et surtout pas moi. Après tout, mes pics de motivation aléatoire sont légendaires et si vous suivez encore ce blog, vous avez pris le pli. Je veux dire, regardez ma description, elle dit que j’ai encore 28 ans.

On n’a pas besoin de tout savoir les uns des autres. Les secrets ne sont pas un obstacle au bonheur.

Ouuuuh alors il faut qu’on parle.
Le Dîner, donc.
Ami.e.s imperméables à la beauté du cynisme, passez votre chemin, ce repas-ci risque de vous rester sur l’estomac. Pour ma part, je me suis taillé un de ces festins. Oui, je compte arrêter ici les blagues sur le registre de la bouffe.

Le pitch est simple et pourrait être résumé à l’extrême : ça rappelle Les Dieux du Carnage ou encore The Slap, bref, c’est un huis-clos et on se doute clairement que ce roman ne tirera son intérêt que de deux choses : la révélation du crime commis, et la solide construction de ses personnages.
Une fois que ceci est admis, entrons dans les détails.
Ca se passe à Amsterdam, deux couples se rencontrent pour dîner : l’un des deux frères est le narrateur, l’autre est le futur Premier Ministre des Pays-Bas. Ils ont prévu ce petit dîner dans l’un des restaurants les plus célèbres et les plus prisés de la ville et parlent de leurs vacances en famille en Dordogne, de cette campagne présidentielle qui n’est déjà qu’une formalité, de ce parfait et sa sauce aux myrtilles biologiques qui s’arrachent dans le tout-Amsterdam… de tout, sauf de ce qui les a réellement conduits à se retrouver : l’énorme connerie qu’ont commise Michel et Rick, leurs enfants respectifs.

La plus grande qualité de ce roman est, à mes yeux, ses personnages. Il n’y en a réellement que sept, tout le reste n’est que fumée et figures sans visages, nous n’en rencontrerons d’ailleurs que cinq, mais ils sont très intéressants. Comme quelque chose de monstrueux peut l’être.
Paul est le narrateur : un homme heureux et fou amoureux de sa femme Claire, qu’il considère comme bien plus maligne que lui, capable de savoir au moindre frémissement de muscle facial quel genre de pensées tournent sous le crâne de son mari. Les deux époux sont tellement complémentaires qu’ils s’opposent comme un même bloc à leurs deux voisins de table, mais c’est bel et bien dans la tête de Paul qu’on passera toute la soirée. Si vous n’êtes pas charmé.e.s par la prose de Fabcaro, vous allez avoir du mal avec les pensées en question, toujours très cyniques.

Si les deux homosexuels adorables n’étaient pas venus donner des croquettes aux chats, mais leur avaient au contraire jeté des pierres, ou leur avaient lancé depuis le balcon des filets de porc empoisonnés, ils n’auraient été tout simplement que de sales pédés, comme d’habitude.

Il critique mentalement le moindre détail, et rien n’échappe à son oeil acéré : le maître d’hôtel qui suspend toujours son petit doigt à quelques millimètres des assiettes pour présenter chaque plat, son frère, l’obsession du néerlandais moyen pour le camping, son frère, la difficulté de choisir son plat en dernier quand on veut rester original sans trop en faire, et bien sûr, son frère. Serge nous est présenté comme un homme rustre, incapable de penser à autre chose qu’à manger ou aux seins de Scarlett Johansson, comme un homme qui s’approprie sans se questionner toutes les choses qui lui semblent bonnes pour son image, depuis le jogging à son soudain intérêt pour le vin en passant par la monopolisation de ce petit café sympathique dans lequel Paul et Claire ont l’habitude d’aller manger. Babette, sa femme, ne subit son mariage que dans l’idée que, bientôt, avec l’élection de son mari, toutes ces années auprès d’un tel rustre auront abouti à quelque chose qui vaut le coup : elle entre au restaurant en cachant ses yeux gonflés de larmes sous d’épais verres fumés, on peut difficilement parler d’un couple heureux.

J’ai appris quelques choses très intéressantes quant à la mentalité néerlandaise, comme son avarice proverbiale, ou comme ce que pensent les habitants de la Dordogne de ces néerlandais qui viennent en masse chaque année pour envahir leurs terrains de camping, sans jamais contribuer à l’économie locale puisque ceux-ci débarquent avec de la bouffe achetée avant leur départ (et quand on connaît la nourriture néerlandaise, la question qui se pose, c’est « pourquoi? »). Les nantis ont acheté énormément de maisons dans le coin, et s’ils contribuent à l’économie en engageant des artisans locaux pour les travaux de rénovation ou en allant au restaurant tous les midi, ils sont aussi responsables de l’atroce montée du marché de l’immobilier qui a rendu difficile pour les nouveaux foyers de s’implanter dans le coin.
D’un point de vue structure, le roman est divisé en plusieurs parties, l’apéritif, l’entrée, le plat (qui réserve bien des surprises), le dessert, le digestif, et chacune de ces parties nous permet graduellement de progresser au sein du nid de flashbacks qui donneront un éclairage très différent sur l’histoire et ses protagonistes.

Maintenant, avançons-nous gaiement en zone spoiler : si vous n’avez pas l’intention de lire ce roman ou que vous l’avez déjà lu, ça se passe ici.
Mon intérêt se porte vraiment sur Paul, et sur la bascule qu’il opère à partir du « plat » : comme dans La Fille du Train, nous sommes obligés de suivre une histoire par les yeux d’un personnage qui se présentait comme digne de notre confiance, mais auquel on ne peut finalement pas se fier. Une fois qu’on apprend que les deux adolescents ont involontairement mis le feu à une sans-abri dont le seul crime était de dormir à l’abri d’un distributeur automatique de billets, la coquille se fend. Si la manière dont il a présenté les choses dès le début du roman le rend sympathique et lisse, en insistant sur une image de couple heureux et équilibré, de père accompli, le tout se morcelle très vite pour montrer ce que Paul dissimule, aux autres mais aussi à lui-même.
Car Paul a de nombreuses opinions impopulaires, certes, et ses prises de position font rarement l’unanimité, mais elles ne constituent que le sommet visible de l’iceberg. Tout nous est détaillé : la raison pour laquelle il a été viré de son poste de prof d’histoire, la découverte (et la dissimulation) de sa maladie mentale probablement héréditaire, de nombreux exemples de violence et de mépris à l’égard des gens qu’il considère comme inférieurs (comme lorsqu’il menace de démonter la tête d’un commerçant à coup de pompe à vélo devant son fils)…
On redécouvre ce narrateur, et pas pour le meilleur. Et il n’est évidemment pas le seul à dissimuler de sales petites secrets. Sa femme parfaite était au courant des agissements de leur fils depuis le jour de l' »incident », mais ne l’en a pas informé par peur de le troubler. Elle partage d’ailleurs un très sombre secret avec son fils, un secret qui l’exclut là où Paul pensait tout connaître d’eux quelques heures plus tôt. Et une fois que toutes les pièces sont en place grâce à un bon nombre de flashbacks (pas toujours bien amenés, mais n’est-ce pas ainsi que fonctionnent nos souvenirs parasite ?), le rapport aux personnages s’inverse complètement lorsque Serge annonce sa volonté de se retirer de la course électorale et d’assumer la responsabilité de son fils dans l’histoire. Il le fait pour des raisons forcément égoïstes, mais au nombre desquelles s’ajoute la conscience morale de son fils. En effet, Rick (qu’on identifiera au milieu du roman comme le suiveur de la bande) ne vit pas aussi bien avec ce qu’il a fait que Michel. Là où le jeune homme est tranquillement soutenu par tout une vie d’exemples parentaux lui donnant à penser que tuer un sdf n’est pas aussi important que tuer une vraie personne, une personne qui compte, Rick est réellement traumatisé par ce qu’il a fait, et son père estime qu’une peine de prison (très légère, je trouve… sept ans pour avoir mis le feu à un être humain c’est franchement une bonne affaire) sera bénéfique pour lui. Mais pour ce faire, il faudra également dénoncer Michel, et c’est une option que personne d’autre à table n’envisage de réaliser. Dès lors, Serge, qui est la moins pourrie des quatre personnes assises à table (et je rappelle qu’il est politicien), est en danger.

Qu’est-on prêt à faire pour protéger sa famille ? Apparemment beaucoup, beaucoup de choses, dans l’autre pays du fromage.

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