La Chouette, Livres

La Mécanique du Cœur : c’est beau et c’est déjà bien.

Bon, un peu de racontage de vie contexte : on est en 2006.

J’ai quinze ans et j’emprunte Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, de Mathias Malzieu, avec circonspection. On m’a bassiné avec ce livre, surtout que tu te rends compte, c’est le chanteur de Dionysos, sauf que comme j’aime pas le groupe, à mes yeux c’est pas un argument de vente. Sans grande surprise (de ma part, pour les autres c’est pas la même limonade), je passe totalement à côté du livre : je m’ennuie en le lisant, je trouve qu’il y a trop de phrases qui n’ont pas d’autre but que de faire sonner les mots au détriment du sens. Et si je peux pas piffrer la poésie de Paul Eluard, c’est pas pour bouffer son équivalent romanesque. Pour moi, Mathias Malzieu c’est terminé.

On est en 2020 et je me dis que bon, quand même, rester sur un a-priori qui date de plus de quatorze ans (aïe), c’est con, d’autant qu’il a sorti d’autres livres qui ont rencontré leur petit succès, et que mes goûts se sont à la fois élargis et affirmés depuis le lycée… Et ça tombe bien parce que j’ai trouvé La Mécanique du Cœur dans un énième Emmaüs ou vide-grenier auquel j’accompagne religieusement ma mère, duo d’aventurières à la chasse au livre intéressant entre ce soixantième exemplaire de Twilight ou l’intégrale des romans de Danielle Steele.

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On suit l’histoire de Jack, né dans le dernier quart du du XIX° siècle, lors de la nuit la plus froide du monde, d’une jeune fille qui n’en veut pas et le laisse à la garde de la vieille rebouteuse chargée d’accoucher les prostituées et de soigner les parias d’Edimbourg. Comme son coeur est congelé, le Dr. Madeleine lui greffe une horloge mécanique pour stimuler son organe creux, et tout le reste n’est que l’histoire d’un garçon handicapé qui tente de trouver l’amour de sa (jeune) vie alors même qu’une émotion forte (colère, amour, douleur) peut, comme Madeleine ne cesse de le répéter, lui occasionner de grands dommages, voire le tuer.

L’histoire en elle-même n’est pas un monument d’originalité : on se retrouve dans la très moderne situation où le paria et la brute de service se battent pour le cœur d’une belle ingénue, mais le concept de cœur mécanique me plaisait beaucoup, et pas que pour son étrange adéquation avec une autre histoire de machine amoureuse dont je ne me lasse jamais. N’importe quelle personne ayant plus de capacités émotionnelles qu’une cuiller à café (*œillade appuyée vers les roux de l’assistance*) peut comprendre l’image qu’incarne ce cœur-horloge, un organe fragile, prêt à se disloquer si on n’en prend pas soin, capable de se briser au moindre choc. Ce que Malzieu veut raconter, c’est plus qu’une histoire d’amour, c’est les mémoires de deux personnes qui ont payé le prix fort pour obtenir ce qu’elles désirent : être aimées telles qu’elles sont, ou telles qu’elles croient être. Parce que nous nous percevons rarement tels que nous sommes, n’est-ce pas. Bref ce livre parle d’amour : le ressentir, s’en protéger, ne plus le craindre. C’est un thème universel, qui n’aura pas de mal à toucher un lecteur sensible, qui éveillera en lui les échos d’un souvenir lointain, de ce jour où on aurait aimé ne plus avoir de coeur, ne plus ressentir, plutôt que de souffrir à ce point.

Les choses se gâtent déjà un peu plus quand on en vient au style.

Le style m’a plu, dire le contraire aurait été étonnant. Il y a de très jolies phrases, j’en ai noté quelques unes dans mon carnet de citations, et j’accepte de reconnaître à l’auteur sa plus grande qualité : un style très poétique, et qui réussit par-ci par-là à délivrer des punchlines lyriques qui auraient probablement fini griffonnées dans les marges de mes cours de Terminale. S’il a trouvé de belles images pour décrire Édimbourg, hélas lorsqu’il s’agit de la France ou l’Espagne, Malzieu ne s’embarrasse plus de l’élémentaire travail d’écriture pour nous donner une idée des décors dans lesquels on évolue, et c’est un des principaux problèmes de son écriture : elle est inconsistante. On sent qu’il a des tableaux très précis dans la tête, des tableaux qu’il a du mal à relier les uns aux autres, et ça se ressent sur le rythme du livre.

Avant de connaître le goût des fraises au sucre, on n’en demande pas tous les jours.

Malheureusement, ici les fraises sont trop mûres et le sucre est trop généreusement dispensé, j’en retiens une sensation d’écœurement sur le long terme.

Malzieu semble avoir eu du mal à choisir le ton de son conte : on voit le livre osciller entre plusieurs ambiances sans jamais réussir à trouver l’équilibre qui fait que ça marche. Tantôt à la limite de l’horrifique avec une scène chelou dans un train en compagnie de Jack l’Éventreur, tantôt baignant dans la fable humoristique avant de repartir vers le conte pour adulte, ce constant va-et-vient rend l’impression globale un peu confuse. J’ai été perturbée par les points anachroniques qui m’ont fait sortir de l’histoire : on est en 1874 mais les prostituées portent des talons aiguille et des robes à imprimés d’animaux, ou encore Jack nous dit que lors de sa naissance, il découvre « Madeleine les bras levés comme si elle venait de réussir un penalty en finale de coupe du monde ». Soit quarante-neuf ans d’avance sur l’invention du concept de Coupe du Monde. Plein de choses auraient plu au cliché d’ado fan de Burton que j’ai été : laboratoires pleins de petites fioles mystérieuses, cirque du XIX° siècle, train fantôme dont la déco est faite de crânes volés dans les catacombes… C’est peut-être pour ça que je vois plein de « si vous êtes fan de Burton, ce livre est pour vous! » dans les billets de blog qui parlent de la Mécanique du Cœur. La couverture était un gros indice, également, rapport à cette impression de plagiat d’artwork des Noces Funèbres.

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Et on entame la danse de la critique des personnages avec notre héros, pour qui j’ai une sympathie relative (malgré le fait qu’il soit très dur de se rappeler qu’il a dix ans pendant la première partie de l’histoire tellement son phrasé reste identique du début à la fin), je l’ai apprécié en orphelin étrange, ça titille le sentiment de pitié du lecteur, qui est tenté de s’attacher à ce (pas si) vilain petit canard… jusqu’à ce qu’il rencontre Miss Acacia. Son coup de foudre est immédiat et à l’origine d’actions plutôt incompréhensibles, surtout compte tenu qu’elles sont performées par un enfant qui a grandi isolé du reste du monde. A force, vous avez compris que l’instalove c’est pas un truc qui me séduit, mais là c’est abusé, d’autant que pour un personnage qui répète plusieurs fois qu’il n’est pas un coureur de jupons, il ne manque jamais l’occasion de répéter à quel point elle est belle et sexy, la donzelle. Malzieu décrit la relation entre Jack et Miss Acacia comme charnelle et passionnée (je rappelle qu’il fait un rêve dans lequel elle lèche sa petite aiguille, je dois vous faire un dessin?), mais en dehors d’une maladresse record occasionnée par son refus de porter des lunettes, Acacia n’est rien d’autre qu’un physique. Elle est décrite à grands renforts d’images sur ses paupières, le galbe de ses seins ou de son cucul, mais quant à avoir un caractère, faut pas trop en demander non plus. C’est cette relation qui me déplaît dans le livre, parce qu’on nous la vend comme l’amour, là où moi je ne vois qu’une attirance physique et sexuelle. Pas le genre d’amour éperdu pour lequel on traverse un continent sauf si on est vraiment en chien. Malheureusement j’ai l’impression que Malzieu est plus intéressé par l’idée de créer une histoire artistique qu’une histoire convaincante, c’est en tout cas l’impression que m’a donné cette histoire d’amour étrange… Et ça c’est personnel, mais Acacia est adepte d’un comportement qui me rend littéralement dingue chaque fois que je croise ce mindset dans les romans ou la vie réelle : totalement irrationnelle, elle passe son temps à rendre Jack jaloux ou à alimenter ses insécurités mais lui reproche en permanence de douter d’elle, et chaque fois qu’une dispute éclate, elle s’enfuit comme une drama queen en claquant la porte, sans même laisser à son compagnon l’occasion de s’expliquer. C’est. Insupportable.

C’est d’autant plus dommage que tous les personnages ne sont pas à jeter, dans ce conte. Le docteur Madeleine est ma grande favorite : figure maternelle de substitution, elle semble trop austère à Jack, lui interdisant ci et ça, allant jusqu’à lui chanter des berçeuses à base de « l’amour c tré le danger« , ou à clouer des panneaux avec des messages un peu flippants au dessus de son lit -j’ai croisé ça dans une autre de mes lectures en cours, impossible de savoir si c’est un clin d’œil ou une coïncidence-, mais elle est forte de l’expérience de la souffrance. Madeleine, en plus d’une femme médecin et mécano à ses heures perdues, c’est l’incarnation de la sagesse et de la mélancolie : elle sait que l’amour est source d’une souffrance aussi profonde que la joie qu’il a apporté, elle a subi le retour de bâton et cherche juste à en prémunir son protégé, alors qu’elle incarne justement cette idée. Après tout, même si elle est bien intentionnée, son amour pour Jack cherche à l’empêcher de grandir émotionnellement, de devenir un adulte en somme, ce qui le rend malheureux.
Plein d’autres personnages étaient intéressants également, mais ont un rôle tellement anecdotique dans l’histoire qu’ils n’éveillent au mieux qu’une vague curiosité ; qu’est devenu Cunnilingus le hamster ? Et le vieux monsieur avec la colonne vertébrale en métal ? Les deux prostituées espagnoles ? Nul ne le sait, et tout le monde s’en fout. La palme du gâchis pour moi reste de faire de Georges Méliès, le père des effets spéciaux et l’un des inventeurs de la cinématographie, un personnage secondaire à la consistance maigrelette et qui n’est là que pour faire avancer l’intrigue quand on a besoin d’un fidèle side-kick. Et Georges méritait mieux que ça, nom d’un hibou asymptomatique.

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Pourtant la fin m’a plu : c’est une fin en demi-teinte, qui ressemble aux relations amoureuses de la vraie vie, et c’est assez rare pour être noté.
Quand on a merdé, parfois, l’autre ne nous reprend pas. Il ne court pas à toute blinde dans le couloir (vide) de l’aéroport au mépris des mesures vigipirate pour venir nous dire que tout est oublié et que ce billet d’avion hors de prix pour l’autre bout de la planète, on n’en a plus besoin. Non. Dans la vraie vie, l’être aimé pète un plomb parce que c’était le mensonge de trop, la goutte d’eau qui fait déborder la Garonne, et il tourne définitivement les talons, nous laissant la larme à l’œil et la goutte au nez avec assez de temps devant nous pour tirer la leçon de nos erreurs en vue d’éventuelles relations futures. Et ça, c’est un point que j’ai apprécié.

En somme, j’ai trouvé que c’était une jolie lecture divertissante. En fait, je crois que La Mécanique du Cœur a contribué à améliorer mon opinion sur Malzieu, mais on est encore très loin du coup de cœur. À mes yeux, Dionysos est la cristallisation de tout ce qu’il peut y avoir de plus bobo dans le rock français, déso pas déso, mais je pense dire sans trop me planter qu’il est bien meilleur chanteur qu’écrivain. Pour autant je vais pas en rester là : je compte redonner sa chance à Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi et le pitch de Une Sirène à Paris m’intrigue, j’espère juste tomber sur quelque chose d’un peu plus fouillé.

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