La Chouette, Livres

Serial Killeuse, le gentil coquelicot sanglant…

Je viens de saigner un roman de 530 pages en quelques petites heures.

J’en ai très vite parlé sur Instagram, mais je ne suis en possession de ce livre qu’à cause de l’opération estivale de la Fnac qui visait à offrir trois ebooks par jour pendant une semaine. Je l’avais téléchargé puis totalement oublié sur ma liseuse, en me disant que, bon, quand même, il faudrait bien m’y atteler un de ces quatre. Finalement c’est un peu par hasard que j’ai ouvert Serial Killeuse, et j’ai eu du mal à le lâcher.

L’histoire est vue à travers les yeux de Rhiannon (comme la chanson des Fleetwood Mac), jeune femme plutôt intégrée dans la vie : elle est installée en ménage avec le même homme depuis quatre ans, a été promue assistante éditoriale dans le journal de sa ville, fait partie d’une bande d’amies et promène régulièrement Tink, sa chienne bien-aimée. Sauf qu’en fait, Rhiannon est la seule survivante d’un massacre commis alors qu’elle était enfant, et qui l’a laissée profondément changée. Incapable de ressentir la moindre empathie, elle consigne dans son journal la manière dont elle perçoit réellement le monde qui l’entoure, les secrets qu’elle cache et tous les efforts qu’elle fournit afin de jouer le « Grand Numéro » de la normalité, agrémentés de listes des gens qu’elle a l’intention de trucider. Car elle a déjà tué, et elle compte les jours jusqu’à la prochaine victime, alors gare à qui la gonflera une fois de trop.

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Ce roman est ce que nos amis d’Outre-Manche appellent un Marmite Book, en référence à la pâte à tartiner Marmite, dont le goût ne laisse pas indifférent. Bref tu l’as compris, Serial Killeuse, ça passe ou ça casse. Presque chaque fois que j’ai lu un avis négatif, c’était de la part d’une personne qui s’attendait à un roman léger, un thriller, ou qui râlait sur la violence de l’histoire et des propos. Avant d’aborder l’histoire, je vais en profiter pour passer un mini-coup de gueule : quel est l’intérêt de changer le nom du livre si c’est pour ne même pas le traduire ? Parce que le roman s’appelle initialement Sweet Pea (pois de senteur), qui est la manière dont une collègue particulièrement condescendante s’adresse à Rhiannon. En français, on a choisi de traduire ce surnom par « gentil coquelicot », comme dans la comptine pour enfant, et ça aurait été bien, aussi, comme titre. Mais Serial Killeuse, pouah…

Allez, il est temps de s’attaquer à ce que j’ai à dire sur ce roman, et ça va commencer par une petite liste de trigger-warnings : meurtre, viol, violence, démembrement, torture, mention d’avortement, fausse couche, mention de suicide, santé mentale, harcèlement, gore. Toujours là ? 

Ce roman est léger, horrible, excitant, violent et hilarant. Autant de mots que je pensais inconciliables. Et l’argument-phare de celui-ci, c’est son héroïne.

Rhiannon se plie en mille afin d’entrer dans le moule de la normalité, du « Grand Numéro » comme elle l’appelle, et cache dans son journal les pensées pleines d’arsenic qui fourmillent derrière le masque du politiquement correct qu’elle affiche en permanence. Elle nous laisse découvrir que son petit-ami, un ouvrier du nom de Craig, sort plusieurs soirs par semaine pour s’envoyer en l’air avec Lana, une collègue de Rhiannon; que son groupe d’amies (qu’elle a renommé les MIALs, je vous laisse découvrir ce que ça veut dire) ne peut littéralement pas parler d’autre chose que de mariage ou d’enfants, qu’elle stagne dans un job sans possibilité d’évolution, entourée d’une équipe paternaliste qui veille bien à ce qu’elle se tape tous les reportages pourris sur la brocante du coin ou les résultats de l’équipe de rugby junior… Rien ne trouve grâce à ses yeux, et elle se révèle impitoyable.

J’ai lu une blague sur le Net aujourd’hui – Ne brisez jamais le cœur de personne : on n’en a qu’un. En revanche on a 206 os : brisez-en un à la place. Même en m’en donnant la peine, j’aurais beaucoup de mal ne serait-ce qu’à trouver un os dans le corps de Bill, après cinquante-sept ans de crumble aux prunes.

Le roman est organisé sous forme de journal intime, ce qui est assez amusant parce qu’on fait facilement le lien avec les aventures de Bridget Jones… sauf que la femme qu’on suit ici a une vie autrement plus sombre, et nous force à rester aux premières loges lorsqu’elle commet ses crimes. On assiste à un nombre conséquent de flots d’hémoglobine, de coups de couteau, de démembrements, le tout narré d’une écriture sèche et déshumanisée. Rhiannon tue quelqu’un avant de se demander si elle devrait s’acheter un nouveau paquet de céréales. Il faut y être préparé, même si ça ne devrait pas faire frémir un.e amateurice de Lars Kepler. Elle est à la fois terrifiante et totalement hilarante, et l’une des choses qui la rendent flippante, c’est à quel point on s’identifie à certaines de ses pensées. Il n’y a rien de rassurant à partager les opinions d’une tueuse en série, si ?

 

Chaque entrée de journal intime commence avec une liste de personnes que Rhiannon a particulièrement envie de tuer aujourd’hui, et la lire nous donne souvent de précieuses informations sur l’état dans lequel on trouvera notre gentille sociopathe. Si les noms d’assassins, de délinquants sexuels et autres pédophiles reviennent très souvent, ils côtoient aussi le caissier de Lidl qui a commis le crime passible de peine de mort de serrer le pain de mie au point de le déformer, la collègue insupportable qui réchauffe un plat au thon dans les bureaux, ces gens qui ne savent pas mâcher la bouche fermée ou la belle-mère relou qui vous montre les cinquante photos du dernier gadget qu’elle a commandé au télé-achat. Et c’est une chose qui fait que ça marche aussi bien : Rhiannon, outre ses pulsions meurtrières, est une personne « normale ». Enfin, elle s’attache à avoir l’air normale de l’extérieur, mais même quand on est au centre de ses pensées, on ne peut pas s’empêcher de s’identifier à ces sursauts d’humanité. Parfois mesquine, souvent énervée, tout passe à la moulinette de son sarcasme cinq étoiles, mais en parallèle, elle reste une meuf qui s’éclate à un concert de Beyoncé, rêve d’acheter la petite maison jaune dans laquelle ses grands-parents l’ont élevée, et collectionne les Familles Sylvanian (mais siiii tu sais, ces trucs-là). On suit une tueuse en série qui collectionne d’adorables petits jouets pour enfant et leur donne des noms comme Richard E. Couine. Si on oublie le fait qu’elle arrache des pénis au couteau, sa vie est si normale !

Combien d’hommes faut-il pour refaire les murs d’une salle de bains? Un seul. À condition de le couper en tranches suuuuuper fines.

Ce qui m’a beaucoup plu, c’est aussi cet aspect féministe hardcore : Rhiannon vit sa best life en tant que femme. Elle ne sait pas ce que c’est qu’avoir peur en traversant le parc pour rentrer chez elle, elle ne s’inquiète pas de sortir de boîte en petite robe avant de rentrer à pied. Au contraire, elle n’attend que ça, qu’un homme la prenne pour une « faible femme sans défense » et l’agresse, parce qu’elle est prête à le recevoir. Elle n’a pas peur des frotteurs du métro, parce qu’elle n’hésitera pas à les menacer de leur trancher la gorge tout en leur montrant qu’elle a les moyens de le faire. Il y a quelque chose d’assez rafraîchissant à se voir proposer un personnage de tueuse, parce que dans la littérature comme dans l’Histoire, ces messieurs sont toujours ceux qui attirent le plus l’attention. Elle a même un petit code de conduite à la Dexter : elle refuse de s’en prendre aux enfants, que du reste, elle aime bien (juste, pas dans son utérus à elle), et condamne toute violence envers les animaux. Ce qui ne l’empêchera pas de torturer pendant des mois une ancienne camarade de classe qui avait fait de sa vie un enfer.

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Serial Killeuse m’a fait rire. Je ne me rappelle pas vraiment la dernière fois que j’ai ri en lisant un roman, alors que celui-ci y est arrivé sans effort. Mais j’adore l’humour noir, je me shoote au cynisme et je suis infoutue d’enchaîner trois phrases sans ironiser, même et surtout quand il faudrait que je la ferme. Alors clairement, lire le journal de Rhiannon m’a parfois donné l’impression de remonter la conversation de mon groupe d’amies, ou de faire une plongée dans mes anciens statuts Facebook. Si tu n’aimes pas vraiment les blagues inappropriées, les traits d’humour plus noir que du charbon, que tu es sensible à tout ce qui est violent ou que tu as du mal avec le langage cru, ce livre n’est pas pour toi.

Viens de recevoir un SMS de Cleo : Anni a accouché d’un petit Samuel à 3h19 du matin, aujourd’hui. Quatre kilos et des poussières, sans péridurale. Sa vulve doit ressembler à une barquette de lasagnes tombée du toit d’un grand magasin.

En ce qui concerne le roman, il est très souvent considéré comme un thriller. Malgré son lot de sang et de gorges tranchées, ce n’est pas un thriller, je répète, ce n’est. Pas. Un. Thriller. L’autrice est connue pour ses romans Young Adult et elle a clairement fait un grand écart dans ses habitudes avec ce roman, mais il comporte un tout petit petit aspect thriller qui décevra n’importe quelle personne s’attendant à en lire un vrai. Il y a des meurtres, il y a une enquête, il y a des flash-backs vers le passé trouble de Rhiannon, mais ce n’est rien comparé aux nombres d’histoires sur le quotidien « normal » de la jeune sociopathe. Ici, on a affaire à une comédie noire (avec du sexe, on va pas se mentir y’a quand-même ce qu’il faut, depuis le sexe sans passion jusqu’à la tornade orgasmique en passant par des trucs plus chelou comme demander à son mec de faire le cadavre). La structure du récit n’est absolument pas taillée pour le thriller, et le récit en lui-même est assez convenu, et peut-être un peu paresseux. Je ne dis pas que c’est mauvais, c’est juste que le roman n’est pas là pour nous surprendre, il emprunte les routes pavées de la prévisibilité en laissant le lecteur se délecter des punchlines de son héroïne : je pourrais lire Rhiannon qui entre en rage contre le reste du monde toute la journée sans me lasser une seconde.

« Seigneur, les hommes sont épuisants. Je comprends pourquoi la première lesbienne a baissé les bras. »

J’ai terminé le roman en ayant l’impérieuse envie de me procurer le tome suivant (encore non-traduit et paru sous le nom de In Bloom) pour replonger dans cet univers de haine, de repas chez les beaux-parents et de commentaires au vitriol sur la voisine kleptomane qui chourave les pots de Nutella tout neufs. Cette histoire est à 100% mon genre d’humour, ce pour quoi je suis à 100% pas déso.

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4 réflexions au sujet de “Serial Killeuse, le gentil coquelicot sanglant…”

  1. Je suis assez deg à la lecture de ton article de me rendre compte que Serial Killeuse fait partie des livres gratuits dont le téléchargement sur mon compte Fnac a merdé lors de l’événement…
    Malgré le fait que j’ai mille autres bouquins à lire dans ma PàL et que je suis loin d’être des plus efficaces en terme de lecture en ce moment, je t’avoue que j’aurais bien posé mes fesses quelque part pour me lancer dedans, surtout qu’il n’a pas l’air long à lire ^^
    Mais nous trouverons bien une solution toi et moi 😉

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