La Chouette, Livres

Le Cercle des Gens qui Aiment bien les Titres à Rallonge

Et me revoilà, après une petite pause d’un mois.

Entre mes impératifs personnels et le boulot qui maintient la Chatte loin de toute activité bloguesque, le temps a dû sembler long, mais si tu viens souvent ici, tu sais aussi que c’est loin d’être inhabituel chez nous. Cela dit, je n’ai pas chômé non plus, parce qu’à l’heure où je t’écris, une dizaine d’articles sont programmés pour les prochaines semaines. En bref, c’est le grand retour. Et aujourd’hui, je te parle du roman Le Cercle Littéraire des Amateurs d’Épluchures de Patates, de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, deux autrices américaines qui sont parentes (Mary Ann, tante d’Annie, est décédée peu après avoir appris que leur roman serait publié).

MIS_8233

Derrière ce titre un tantinet trop long que je rebaptiserai Le Cercle des Patates pour les besoin de l’article, se cache un roman épistolaire sur l’Occupation allemande pendant la Seconde Guerre Mondiale. Mais peut-être que tu le sais déjà, parce que Le Cercle des Patates a fait parler de lui en des termes globalement élogieux à sa sortie. Et tu me connais un peu maintenant, alors tu ne seras pas étonné.e d’apprendre que je n’en avais jamais entendu parler de ma vie, et que si je l’ai lu onze ans après sa sortie, c’est uniquement parce que je cherchais un roman épistolaire pour mon challenge lecture. Et il était HORS DE QUESTION de relire les Liaisons Dangereuses. J’ai passé mon bac de Français, puis de Littérature, puis un partiel sur le roman en question, et je ne veux plus jamais m’imposer ça à nouveau*.

L’histoire nous emmène à Londres en 1946, à travers le personnage de Juliet, écrivain qui a rencontré le succès grâce à ses articles sur la vie Londonienne pendant la guerre. À la recherche d’un sujet pour son prochain livre, c’est un peu par hasard qu’elle se met à correspondre avec un habitant de l’île de Guernesey, Dawsey, qui  possède un de ses anciens livres. Dans une de ses lettres, il fait mention de l’existence du Cercle des Amateurs de Littérature et de Tourte aux Épluchures de Patates (oui parce que le vrai nom du cercle est encore plus long que sur le titre du roman). Intriguée, Juliet va entamer une relation épistolaire avec les membres du Cercle, et ainsi collecter de nombreux témoignages personnels sur leur expérience de l’Occupation.

MIS_8235
Est-ce que j’ai déjà mentionné que je déteste les couvertures avec le visuel de l’adaptation ciné ? 

Vu le contexte historique, tu pourrais imaginer que ce livre va bien te plomber le moral. Mais avec un titre pareil, les chances étaient minces pour que tu te heurtes à une tragédie. Ce roman est une contradiction constante : un sujet grave traité d’une manière légère, ce qui est une performance en soi. Et pourtant, il s’en passe, des trucs sur Guernesey. Tu pensais qu’on te présenterait une île campagnarde à mi-chemin de l’Angleterre et la France qui n’intéresse personne et sert de base militaire aux Allemands ? Tu parles. Les pauvres populations insulaires ont eu droit à un concentré de tout ce que l’Occupation peut proposer : les méchants nazis, les collabos, les filles à boches, la famine, les résistants qui cachent des prisonniers de guerre, les gentils soldats qui volent des médicaments pour les donner aux habitants, le rationnement, les bombardements, les réquisitions sauvages pour un oui ou pour un non, et évidemment, la déportation. Même la manière dont le Cercle des Patates s’est formé te donne envie de bosser ton apnée dans une mare de goudron : en rentrant d’un repas à base de cochon volé, ils se sont fait arrêter pour non respect du couvre-feu et un mensonge sur l’existence d’un club lecture les a tous sauvés. Comment réussir à traiter ça d’une manière légère, me demanderas-tu ? Je me posais aussi la question en commençant le livre.

Tout d’abord, je pense qu’il était très bien vu de la part des autrices de faire s’entremêler dans les récits des personnages leur expérience de la guerre et leur découverte, pour certains, de la lecture. Le Cercle des Patates est certes né par hasard, a eu lieu pour la première fois au cas où les Allemands viennent réellement vérifier son existence, mais il a réussi à développer chez chacun de ses membres, dont certains n’avaient pas touché à un livre depuis l’école, un attachement profond à la lecture. Les membres du Cercle, de niveau social différent, parlent ensemble de leurs coups de cœur, de romans dont ils ont subi l’histoire comme des punitions… De l’amateur de Charles Lamb qui aime discuter de son auteur favori à celui qui considère Sénèque comme un guide de vie en passant par celui qui cherche à séduire la veuve du coin en se mettant à la poésie, peu importe les raisons qui les amènent à ouvrir des livres : ils en tirent des enseignements qui leur permettent d’affronter les problèmes du quotidien ou de mettre des mots sur des émotions qu’ils n’ont jamais eu les moyens d’exprimer correctement. On sent chez chacun d’eux à quel point la lecture leur a servi d’échappatoire, de soutien, de pilier, et c’est une chose très positive qui vient contrebalancer la dure réalité de l’Occupation dans la colonne vertébrale du roman. Les références littéraires sont nombreuses, eu égard au métier de Juliet et au thème du club lecture, mais sont toujours bien amenées et contribuent à étoffer la tangibilité des personnages. La caricature d’auteur qui a pondu P’tit Gros devrait prendre exemple sur Le Cercle des Patates. Et si tu crois que je m’acharne gratuitement sur ce livre, c’est que tu ne l’as pas lu. Il le mérite.
Par contre je ne sais pas si c’est mon côté chauvin ou un manque de connaissance de la part des autrices, mais j’ai pas compris pourquoi Victor Hugo, qui s’est quand même exilé sur l’île dont on parle PENDANT QUINZE ANS, est à peine mentionné au passage. Comment peut-on manquer de parler de Victor modafuking Hugo dans un roman sur les livres qui se situe à Guernesey ?

Maintenant, abordons le gros point noir sur le front adolescent de ce roman : les personnages. Les personnages sont le plus gros problème que j’ai rencontré dans ma lecture, tant dans le style d’écriture que dans leur portrait psychologique.  Je reconnais que Juliet est attachante. Fantasque sans être lunatique, elle est indépendante : l’idée d’une existence oisive de femme au foyer la révulse. Sensible et passionnée, elle s’intéresse aussi bien aux livres qu’aux gens, et elle use de ces pointes d’humour qui la rendent parfaitement identifiable dans ses lettres.
Et elle a bien de la chance, parce que c’est la seule.
Si certains correspondants réguliers sont assez faciles à retenir, comme le vieil Evens ou Dawsey, son premier interlocuteur, d’autres m’ont plongée dans la plus grande confusion, comme le tandem Sophie/Susan, l’une étant la meilleure amie de Juliet et l’autre son attachée de presse ou un truc comme ça. Impossible de me rappeler de qui est quoi. Pourtant je suis habituée aux romans fourmillant de personnages : en comparaison à un Trône de Fer ou à un Dôme, Le Cercle des Patates n’a pas de quoi m’effrayer, avec son petit Cercle de six ou sept personnes régulières, plus les quatre ou cinq amis et connaissances de travail qui gravitent dans la vie Londonienne de Juliet. Sauf que Martin et King excellent dans l’art de créer des personnages, de leur donner cette touche qui les rend uniques et totalement distincts les uns des autres. Ici, qu’il s’agisse d’une dame du monde, d’un agriculteur qui a arrêté les cours en CM2 ou du codirecteur d’une maison d’édition, tout le monde s’exprime de la même manière. Pourtant les moyens ne manquent pas : utiliser des mots un peu pompeux, faire des fautes d’orthographe, utiliser des expressions récurrentes, même faciliter les repères visuels en variant les polices d’écriture. Ici, je passe la moitié du roman à vérifier en cours de lettre qui est l’expéditeur, parce que son ton est exactement le même que le correspondant précédent. Et le correspondant suivant.

Les personnages sont si peu décrits que j’étais persuadée que Dawsey était un vieil homme et Isola une jeune femme alors que c’est l’inverse. D’accord, les gens se décrivent rarement quand ils écrivent des lettres, mais il n’est quand même pas rare de donner un ou deux détails physiques sur un voisin ou une amie, je sais pas, un âge approximatif, une couleur de cheveux, QUELQUE CHOSE. La galerie de personnages proposée est assez cliché : la vieille qui aurait rêvé d’être concierge et monte la garde devant ses fenêtres, l’homme au grand cœur qui se cache derrière une armure de silence et de circonspection, l’orpheline réputée difficile d’accès mais qui adore d’entrée de jeu l’étrangère, le paysan bourru qui préfère parler de patates… Je ne nie pas avoir eu envie que Juliet rencontre tout ce petit monde, mais qu’est ce qu’ils sont lisses, tous autant qu’ils sont ! La seule correspondante qui se révèle être odieuse, et donc intéressante par contraste, est une vieille femme excessivement pieuse qui envoie plusieurs lettres à Juliet pour la mettre en garde contre les membres du Cercle des Patates. J’aurais aimé que les autrices s’autorisent à écrire des personnages avec un peu moins de noblesse. Tout le monde est gentil, tout le monde est solidaire, au point où ça en devient irréaliste. J’ai emménagé dans un village avant d’entrer au collège. À mon départ pour la fac, j’étais encore « la nouvelle ». La mentalité « village » n’a pas l’air d’avoir touché l’île, qui accueille à bras ouverts une femme de la capitale, avec qui ils ont correspondu à hauteur de trois ou quatre lettres en moyenne, dont le but avoué est de déterrer les secrets de ses habitants dans le but d’en écrire un livre. On dirait aussi que les mentalités de ce début de siècle n’aient pas cours à Guernesey, où on accepte parfaitement l’homosexualité et où ça ne dérange (presque) personne qu’une gamine soit élevée par une dizaine de personnes différentes, y compris des hommes célibataires. On est en 1946 dans le Sud de l’Angleterre, pas en 2019 à San Francisco. Alors okay, c’était la guerre et les gens ont tendance à se serrer les coudes en cas de coup dur dans les petites communautés, mais autant de bonne volonté de la part d’absolument tout le monde, ça rend l’histoire très peu crédible. Il n’y a rien de mal à montrer des aspects moins reluisants d’un être humain, il en devient parfois plus attachant. Déjà entendu parler de Jaime Lannister ?

MIS_8239

Si on oublie l’exécution très manichéenne des personnages, l’écriture est un point fort du livre, je le pense sincèrement. Simple et efficace, elle rend l’oeuvre très accessible et plaisante : les mots sont justes, les émotions se transmettent bien. Chaque page sent la sincérité et les bons sentiments, les membres du Cercle des Patates se révèlent touchants, vulnérables, sensibles quand ils parlent des choses qu’ils ont vécu, ou qu’ils se font la voix de ceux qui ne sont plus là pour raconter leur histoire. Il se dégage du ton général une douceur manifeste et familière, comme quand on ressort les pulls et les vestes aux premières baisses de température automnale. On a envie de s’emmitoufler dans son plaid avec une tasse de thé chaud pour une longue séance de lecture sur une de ces banquettes dont la possession est, j’avoue, un des buts de ma vie.

Je sais que j’ai pu te donner l’impression de grossir le trait, parce que j’ai apprécié ma lecture du Cercle des Patates alors que j’ai pratiquement passé mon temps à lui tirer dessus avec des fléchettes au curare. Et j’ai mis du temps à comprendre ce qui me déplaisait réellement avec ce roman. Je pense qu’il arrive trop tard dans ma vie pour avoir un quelconque impact, pour être plus qu’une histoire sympathique et un peu trop cheesy. Après avoir pleuré toutes les larmes de mon corps sur des lectures comme Si C’est Un Homme pendant ma première année de lycée, Le Cercle des Patates se distingue par son manque de contrastes, et toutes les démonstrations d’humanité recensées dans ces lettres fictives en perdent leur impact puisqu’il n’y a rien d’assez sombre pour les contrebalancer. En glissant un peu sur les choses vraiment dures, malgré l’histoire d’Elizabeth, Shaffer et Barrows ont donné à leur ouvrage un petit côté « La Seconde Guerre Mondiale pour les Nuls » enrobé de chantilly, et ça me freine dans l’appréciation de ma lecture. J’aurais aimé que le ton léger des correspondances quotidiennes contraste avec des récits plus graves, et à l’exception du vieil Evens, aucun des personnages n’a vraiment touché mon cœur. L’aspect épistolaire rend les choses plus agréables à lire parce qu’on est dans un contexte rassurant (les protagonistes ont tous survécu), mais il rend aussi la storyline très ennuyeuse : une fois que Juliet a pris connaissance des histoires des habitants, il ne reste plus qu’une grande vacuité qu’on meuble en se rendant visite les uns aux autres, en faisant du baby-sitting et en implantant une histoire d’amour que j’ai jugé sortie de nulle part pour occuper le dernier quart du récit (mais c’est ma faute, la couverture aurait dû me mettre sur la voie).

Tu l’auras compris, ce roman n’est pas mauvais. Je suis trop exigeante pour lui. Il te conviendra parfaitement si tu cherches une lecture agréable tout en t’instruisant, ou que tu veux t’intéresser à l’Occupation sans perdre la moitié de ton poids en eau salée. Et je n’avais jamais pensé qu’on puisse associer ces deux choses. Rien que pour ça, tu devrais lui donner sa chance.

*attention, j’ai beaucoup aimé Les Liaisons Dangereuses, mais trois fois en trois ans, y’a de quoi écœurer n’importe qui. D’autant qu’on ne parle pas que de lire, ici, mais d’analyser en profondeur CHAQUE DÉTAIL DU LIVRE. Mais maintenant je sais tout sur le pouvoir de l’onomastique dans la littérature.

5 réflexions au sujet de “Le Cercle des Gens qui Aiment bien les Titres à Rallonge”

  1. Mais mais mais… Ne serait-ce donc point une de mes lettres ? Cette écriture m’est étrangement familière x)

    Pour le titre, c’est vraiment un livre que j’aurais pu choisir. Mais après avoir lu un roman un peu similaire à ce que tu m’as décris (Le Club des feignasses), je pense que je passerais mon chemin sans remords.

    ❤ ❤ ❤

    J'aime

  2. Je me rappelle avoir lu ce livre mais il ne m’a laissé absolument aucun souvenir (à part celui d’une lettre dans laquelle Juliet dit à sa meilleure amie qu’elle admire son fiancé car il n’a jamais eu honte de dire que son animal préféré était le canard)… comme toi il me semblait l’avoir bien aimé sur le coup (sans être un coup de coeur) mais il est également arrivé trop tard pour être réellement marquant. Et en lisant ta chronique, je me suis rappelée aussi ce sentiment de chantilly, qu’effectivement tout était trop mignon et trop beau pour être crédible. Après ça reste une lecture pas déplaisante pour ceux qui veulent se vider la tête…

    J'aime

  3. « j’étais persuadée que Dawsey était un vieil homme et Isola une jeune femme alors que c’est l’inverse »
    Merci ! Amen seigneur Dieu. Je l’ai pensé aussi.
    J’ai trouvé ce livre plat. Tellement plat que je ne m’en souviens même pas. Mais ça oui. Je me souviens avoir inversé l’âge des personnages. Il faut le faire, ravie de voir que je ne suis pas seule \o/

    J'aime

Répondre à Buckette Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s