Cursivatorium, La Chouette, Livres

Cursivatorium #5

Cette année est une très bonne année de lecture, décidément !

Et mon rythme de lecture s’est tellement accéléré que j’envisage de ne réserver les Cursivatorium qu’aux romans sur lesquels j’ai peu de choses à dire, parce que je découvre vraiment de belles choses en ce moment ! En fait je suis en train de terminer mon 22ème roman, et ce format me fait découvrir ses limites, quand certaines intrigues me semblent tellement riches que j’ai toutes les peines du monde à raccourcir mon analyse. Le destin de cet article récurrent risque d’être un cimetière pour romans oubliables, ou encore de disparaître, purement et simplement. Dans tous les cas, au programme de cette mouture d’Avril, un monde sans femmes, une jeune fille qui vit très mal la polygamie, un tueur en série sénile, une société parfaite qui colle le frisson, et un thriller pas très fou.

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Aurora. Ce virus, qui a commencé à frapper en Australie et au Japon, s’étend progressivement sur le monde, plongeant les femmes dans un profond sommeil. Une fois qu’elles ont sombré, il leur est impossible de se réveiller, leurs têtes envahies par des fibres qui les enveloppent de plus en plus comme des cocons. Et gare à qui tentera de les réveiller. Alors que le monde n’est plus rempli que d’hommes et des quelques femmes qui se battent contre le sommeil à coup d’excitants, la petite ville de Dooling, Virginie Occidentale, est le théâtre d’une lutte autour de la mystérieuse Evie, cette femme qui semble la seule à ne pas être affectée par Aurora.

Si j’ai mis beaucoup de temps à rentrer dans le roman, une fois que j’y étais c’est devenu dur de le lâcher. Pour le côté positif, je crois que j’ai jamais lu un King aussi féministe, la trame de fond du roman amenant quand même à s’interroger sur un monde sans femmes, considérées aux dires d’un personnage comme « les soupapes qui servent à contrôler la violence des hommes« . Bien qu’il soit également précisé que toutes les femmes ne sont pas pacifiques pour autant, et que chaque homme n’est pas un monstre de pulsions meurtrières ou destructrices, c’est quand même bien marrant de les voir paniquer parce que, soudainement, ils se retrouvent en charge permanente de leurs gamins en bas âge, ou de se rendre compte que sans femmes, la race humaine est condamnée. Comme je suis mon auteur favori sur Twitter, je sais qu’il est particulièrement anti-Trump, et je ne pouvais pas m’empêcher de deviner le spectre du Président des Etats-Unis et son « grab’em by the pussy » derrière ces personnages masculins qui ont besoin d’une arme pour se sentir puissants et qui s’amusent à appeler les cocons enfermant femmes, adolescentes et fillettes des « sacs à salopes« . En ce qui concerne l’aspect négatif du roman, c’est la structure de celui-ci qui me pose problème : c’est complètement Le Fléau, avec une première partie « épidémie » et une seconde partie « bataille finale entre deux forces pour le destin du monde ». Le hic c’est que là où on avait une humanité rebootée par un virus qui a massacré 99,4% de la population mondiale, ici on a un « virus » qui endort tout humain détenteur d’une paire de chromosomes X. Du coup, forcément, ça manque un peu d’enjeux. Après, c’est du King classique, c’est du bonbon pour le cerveau quand on aime ses romans mettant en scène une petite ville entière, personnages attachants comme antagonistes dépourvus de morale, sans oublier tous ces personnages « dans la zone grise », souvent catalogués comme « méchants » par leurs actions alors que leurs motivations sont tout à fait louables. Le roman a échoué à me surprendre, mais il reste tout à fait bon.

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Dans le Nord de la Chine, pendant les années 20. Songlian est une belle étudiante de 19 ans, mais après le suicide de son père, qui vient d’être ruiné, elle doit faire un choix : travailler, épouser un homme du peuple et vivre modestement, et devenir la quatrième épouse du riche Chen Zuoqian. Devenue une « petite épouse », elle passe le reste de sa vie en huis-clos, au sein d’une demeure dans laquelle la loi de la séduction est la seule qui compte. La favorite de la nuit régente la maison le jour. Songlian, qui est une femme intelligente et indépendante, a beaucoup de mal à se faire au système féodal qui régit son nouvel univers…

J’ai très peu de notions sur la Chine (rappelle-toi, je te parlais de mon premier auteur chinois ici), aussi quand je suis partie faire une grosse razzia dans la médiathèque centrale de ma ville (autrement connue comme la mieux fournie du lot) et que je me préparais à repartir le sac plein à craquer de romans choisis sur la base du pif le plus total d’arguments mûrement mesurés, Epouses & Concubines faisait partie du lot. Le roman est court, à peine 160 pages, donc je l’ai terminé en un rien de temps. L’histoire de Songlian, Quatrième Épouse récemment arrivée dans la demeure des Chen, est principalement un huis-clos (et un classique de la littérature Chinoise, comme quoi j’ai eu la main heureuse). Elle n’est pas autorisée à quitter la demeure sans son Maître, et elle doit donc se familiariser avec les autres occupantes de la maison qui seront peu ou prou toute la vie sociale qui lui restera : vieillarde revêche qui lance ses sarcasmes comme on se coupe les ongles, femme au caractère enjoué avec un certain goût pour les sucreries ou harpie solitaire qui aime chanter de l’opéra à six heures du matin, chaque Épouse a plus de substance que ce qu’elle laisse paraître. En fait, ce roman c’est une lutte de pouvoir entre les quatre femmes de Chen, avec son lot de complots, de mensonges et de secrets : on ne recule devant rien pour obtenir les faveurs du Maître. Ce roman dont le style est très simple et direct combine les thèmes de l’amour et de la mort (Eros & Thanatos for the win), et si ce qui représente l’amour n’est pas dur à deviner, la mort est ici symbolisée par un puits, à quelques pas d’une tonnelle de glycine, qui semble exercer sur Songlian une puissante attraction. Ce que j’aime avec ce roman, c’est qu’il est une preuve qu’on peut dépeindre avec finesse une vie entière en quelques pages : comme Songlian, on se sent écrasé.e par cette demeure dans laquelle rien ne change jamais à part la végétation, et lorsqu’on apprend le sort réservé aux Épouses qui ont cherché un souffle de liberté, notre sang se glace.

Cursivatorium-ma-memoire-assassine

Ma Mémoire Assassine, c’est l’histoire d’un vieil homme de 72 ans, qui a une fille, Eun-hee. Eun-hee sait qu’il n’est pas son vrai père ; ce qu’elle ignore en revanche, c’est qu’il l’a adoptée après avoir assassiné ses parents. Ainsi que de nombreuses autres personnes. Parce que pendant quarante-quatre longues années, le vieil homme a été un tueur en série. C’est à cause de cet instinct de tueur qu’il a développé par la pratique, qu’il sait que quelqu’un veut se venger de lui. Et quel meilleur moyen de le faire souffrir qu’en tuant sa fille adoptive ? C’est alors une course contre la montre qui s’engage pour Kim Byeong-su : il dispose de très peu de temps pour découvrir qui est le tueur et le mettre hors-service… avant que la maladie d’Alzheimer, qui vient juste de lui être diagnostiquée, ne lui fasse tout oublier.

C’était ma première incursion en territoire littéraire Coréen, et j’ai adoré. Je l’ai lu d’une traite, en stoppant toutes mes lectures parallèles. Ce roman est un bijou d’humour noir (non mais rien que le postulat de base, un tueur en série Alzheimer ? Je hurle), et il est très bien écrit. Organisé comme un journal de pensées qu’il utilise pour ne rien oublier (avant de passer au dictaphone autour du cou quand la maladie progresse), le roman se découpe dans des unités de temps floues : on ne sait pas si les paragraphes ont été écrits à un jour ou à une semaine d’écart, ce qui nous laisse aussi incertains que le narrateur et contribue à nous faire ressentir avec plus d’acuité la progression de la maladie chez Kim Byeong-su. La première partie du roman est très vive : elle nous fait découvrir le quotidien du vieil homme, sa marotte pour la poésie, la découverte de sa maladie et sa relation avec sa fille adoptive. Ensuite, le roman s’accélère tandis que, paradoxalement, les paragraphes se font plus courts. J’ai énormément apprécié le passage qui parle de la culpabilité du tueur : après avoir fait le parallèle avec un assassin dont les remords étaient si forts qu’il est mort d’un cancer à l’estomac, le narrateur nous laisse comprendre la perversité du châtiment qui lui est réservé à lui, tueur sans états d’âme qui faisait confiance à son excellente mémoire pour revivre les moments de liberté ultime que lui procuraient ses crimes jusqu’à sa mort. Ce roman m’a en même temps rempli d’une grande tristesse, comme, je pense, toute personne qui a déjà vu les ravages de la maladie d’Alzheimer sur un membre bien-aimé de sa famille, et cette fin est vraiment surprenante et poignante. Après avoir refermé le livre, je savais pas si j’avais envie de pleurer de tristesse ou d’admiration, mais clairement, Kim Young-ha a gagné une fan.

Cursivatorium-le-meilleur-des-mondes

Dans un monde parfait où il semble n’y avoir ni guerre ni famine, tout le monde est heureux. En tout cas, tout est calculé pour. Les concepts qui peuvent nous rendre malheureux ont été effacés de la civilisation : ici, il n’y a pas de religion pour créer des conflits, pas d’art puisque personne n’est insatisfait de son sort, pas de sciences sauf celles qui sont autorisées dans un but confortable comme le retardement de la vieillesse… Les institutions publiques distribuent du soma, une drogue qui permet à chacun de s’effacer de son quotidien quand il se sent mal, comme on distribue des rations de survie. Chaque être humain a été conditionné dès sa conception pour être satisfait de la place qu’il occupe dans la société ; d’ailleurs, les mots « père » et « mère » n’existent plus, sont presque pornographiques. Maintenant, les êtres humains viennent au monde comme on assemble des voitures, le long d’un procédé mécanisé, et sont éduqués dès leurs jeunes années à renforts de slogans rabâchés dans le crâne pendant leur sommeil. Voilà le prix du bonheur.

J’ai tenté de lire Le Meilleur des Mondes l’an dernier, mais comme je venais juste de finir 1984 et que j’étais encore bien déprimée, le roman m’est tombé des mains au bout de trente pages. J’y ai redonné sa chance cette année, et malgré un début difficile, je l’ai refermé avec l’impression d’avoir lu un roman qui restera dans mon esprit jusqu’à ma mort. Le roman se déroule dans une société qui a été inventée par l’auteur il y a presqu’un siècle, mais qui reste désespérément d’actualité. J’ai beaucoup aimé suivre le parcours des trois personnages centraux du roman : Bernard, un Alpha Plus, vit un constant décalage avec le monde qui l’entoure. Dans une société où tous les êtres humains sont conçus selon un procédé administré à la chaîne, le moindre surdosage/sous-dosage se voit comme le nez au milieu de la figure, en conséquence de quoi Bernard est trop conscient de lui-même pour accepter ce qui convient pourtant au reste du monde. Il est éperdument amoureux de Lénina, qui doit être une Alpha également, et qui est au contraire parfaitement intégrée dans son univers. Consciente d’être, entre autres, l’objet de l’affection de Bernard à une époque où on identifie les relations exclusives comme immorales, elle se tourne vers ce dernier car il est « charmant, mais bizarre ». John, le troisième personnage, est né dans une « Réserve de Sauvages » : si cette expression désigne dans l’imaginaire collectif une réserve de natifs Américains, ici l’emploi du mot est double. En effet, les membres de cette Réserve ont continué à vivre comme à notre époque. John, qui a grandi en lisant du Shakespeare, en écoutant les musiques rituelles de la réserve, et en respectant ses us et coutumes, se révolte en découvrant que le monde parfait qu’on lui a tellement vanté n’est qu’une coquille vide, artificielle et stérile. Il y avait une dimension à la limite du conte philosophique, en particulier lors de la discussion entre ce qui sert de chef d’Etat à ce monde et John : l’opposition entre la raison (il faut consentir à des sacrifices pour qu’on soit heureux) et la passion (un monde sans souffrances est un monde stérile d’émotions), donne lieu à une discussion passionnante, et j’ai noirci une double-page de citations qui me rendent malade et me fascinent à la fois. Je ne spoilerai rien, évidemment, mais si j’étais disposée à donner une bonne note à ce roman pendant que je le lisais, les dernières pages ont fait grimper ma note finale de deux points. Un livre qui m’a laissée hagarde et vaguement nauséeuse, mais bordel ce que je l’ai aimé !

Cursivatorium-la-princesse-des-glaces

Erica, une romancière spécialisée dans les biographies, retourne dans son bled natal après la mort de ses parents, et y retrouve par le plus grand des hasards le cadavre de son amie d’enfance, qu’elle n’avait pas revu depuis des années, dans la baignoire de la demeure de celle-ci, les veines taillées. Poussée par le deuil mais aussi un mélange entre l’envie d’écrire autre chose que des biographies et le besoin de comprendre pourquoi son amie a déménagé brutalement sans laisser de nouvelles quand elles avaient 12 ans, elle commence donc à enquêter sur ce suicide qui ne colle pas, et sa route croise celle de Patrik Hedström, ancien camarade d’école transi d’amour, désormais policier au sein de l’équipe en charge de l’enquête.

Pour être honnête je sais pas trop quoi penser de ce roman. Je l’ai apprécié parce que les personnages principaux sont attachants, l’écriture est simple et agréable, et dans un Sud où il fait 21° en février, c’est le rêve de lire un roman dans lequel les personnages évoluent dans la neige jusqu’aux mollets. Cependant, niveau intrigue, j’ai rapidement compris les liens entre les aspects « à suspense » du roman, et quand on a compris le pourquoi et le comment, la résolution de l’enquête apporte peu de surprises. Un des procédés d’écriture de l’autrice, en particulier, me hérisse le poil : les narrateurs, que ce soit Patrik ou Erica, font de la rétention d’informations dans le but de faire monter le suspens (cette réalisation qui était si évidente que le personnage n’en revient pas, à la toute fin du chapitre)… et décident de t’en parler SOIXANTE PAGES PLUS TARD. Autant dire qu’on a zéro chances de faire le lien soi-même… En fait, ce roman me frustre, comme une promesse qu’on a échoué à tenir. Je donnerai sa chance au tome 2, Le Prédicateur, parce que ça reste un moment agréable, mais si celui-ci échoue à me convaincre, j’abandonnerai Camilla Läckberg dans le cimetière de ces auteurs à côté desquels je suis passée.

On se revoit très vite pour le prochain Cursivatorium… qui est en fait déjà écrit ! À partir de là, ce sera sûrement la fin de ce format qui, au final, ne me convient plus et m’empêche d’être spontanée dans mes réactions ! On se voit donc très bientôt pour le point final de cette chronique, et n’hésite pas à me faire part de tes impressions dans les commentaires, ça fait toujours plaisir de s’adresser à des gens et pas à une masse impersonnelle ! 

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