La Chouette, Livres

Love & Pop, mais tout est relatif

Il y a tellement de livres sur cette planète, tellement d’histoires différentes qui sortent chaque année, que je me suis récemment rendu compte de quelque chose, qui est pourtant très logique, mais ne m’avait jamais totalement frappé jusqu’alors : je ne pourrai jamais tout lire. 

Je suis condamnée à faire des choix, lesquels sont limités à mon nombre de lectures par an, ainsi qu’à mon espérance de vie. J’en ai pris conscience très bêtement, une après-midi dans un café en compagnie d’autres personnes qui aiment lire. Pendant ce club lecture, une des participantes parlait d’un livre de Murakami Ryû (rien à voir avec Murakami Haruki). Je n’avais encore jamais rien lu d’aucun des deux, mais je savais que ce qui distinguait Ryû de Haruki, c’était le choix de ses sujets, très trash.

J‘ai donc été assez surprise par le visuel de « Love & Pop » : sur la couverture rose pastel, une jeune japonaise sourit à l’objectif en tenant entre ses mains une boîte en forme de cœur. Difficile d’imaginer au premier abord que ce livre parle d’enjo kōsai, cette forme de prostitution banalisée impliquant des lycéennes (et même des collégiennes) qui sont payées pour des rendez-vous (et parfois plus) avec des hommes plus âgés. Comme j’ai apprécié l’ironie du choix, j’ai emprunté l’ouvrage (qui est sorti en 1996 mais n’a été traduit qu’en 2009 en France), que j’ai commencé sans tarder.

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On suit le déroulement d’une journée de l’été 1996, à travers la vie d’Hiromi, âgée de seize ans. Cette journée n’a rien d’extraordinaire à l’échelle du monde, mais on pressent qu’elle changera la vie de Hiromi à tout jamais. Au cours d’une séance de shopping avec ses trois plus proches amies, elle tombe amoureuse d’une bague surmontée d’une topaze rose : il la lui faut, au plus vite, avant la fermeture du centre commercial, sinon ce sera trop tard ! Et pour obtenir les 128 000 yens dont elle a besoin, Hiromi envisage toutes les solutions.

Pour être très honnête avec toi, j’ai failli abandonner ce livre au bout de quarante pages (ce qui n’a pas l’air énorme, mais le livre fait un peu plus de 180 pages, alors c’est suffisant pour se faire une idée).

Parce que la construction de ce livre m’a déstabilisée : on suit réellement la journée d’Hiromi, avec tout ce que ça implique. Donc il faut apprécier de voir le fil de la pensée du personnage régulièrement interrompu par un flash info, une chanson, le listing des odeurs qu’elle a appris à reconnaître dans une parfumerie, les titres présents sur les rayonnages d’un vidéo-club, les bribes de discussion qui passent à portée de ses oreilles pendant qu’elle attend ses amies… C’est un style que j’ai déjà croisé chez Bret Easton Ellis, l’auteur d’American Psycho, mais je n’en suis pas vraiment fan, même si je comprends le mécanisme qui permet de ressentir l’environnement à travers les yeux et les oreilles de son protagoniste. Pour le coup, ça marche, on a une idée de la cacophonie présente dans les rues de Shibuya, presque comme si on y était. Cependant, cet aspect m’a vraiment pris au dépourvu, et j’ai failli abandonner ce roman après une pénible énumération sur deux pages d’une succession d’articles de mode lus dans un magasine accompagnés de leur prix en yens, un beau gâchis de papier, à mon sens.

Mais parce qu’on m’en a dit du bien sur Instagram (et surtout parce que je suis incapable d’abandonner un livre que j’ai commencé), j’ai poursuivi ma lecture, et je pense que j’ai bien fait. Parce que Love & Pop, au delà de son mode narratif perturbant, c’est plein de choses qui m’ont plu. Hiromi est une représentation du Japon qui est assez peu mis en lumière : adolescente consumériste, elle ne conçoit pas de demander sa précieuse bague pour son anniversaire, de demander cet argent à ses parents ou d’économiser quelques mois sur son argent de poche. Il lui faut tout, tout de suite, obéir au désir, qui, elle le sait, ne sera jamais aussi impérieux ni aussi satisfaisant à assouvir qu’à l’instant. Consommatrice, elle se fait objet de consommation, sans déceler le paradoxe qu’elle incarne. Car Hiromi, qui a déjà accepté des rendez-vous arrangés, toujours en compagnie de ses amies, ne voit rien de mal dans cette pratique, et n’en conçoit aucune honte. Au contraire, elle estime se situer dans la norme, entre les bandes de lycéennes qui pratiquent la prostitution de manière quasi-professionnelle, et les premières de la classe qui se projettent à corps perdu dans les études et la recherche de l’excellence. Si tu cherchais un pamphlet moralisateur, ce livre n’est pas pour toi. Sans pour autant condamner ou excuser ce phénomène, l’auteur fait un constat froid et sans jugement de l’enkō, et y montre ce que cette pratique révèle sur son propre pays : même si on ne peut pas s’empêcher d’être dégoûté.e par l’idée d’hommes, presque toujours d’âge mûr, qui cherchent la compagnie de (parfois très) jeunes filles, les japonais sont si seuls, si isolés les uns des autres, qu’il paraît alors normal de dépenser des milliers de yens afin de passer du temps avec quelqu’un qui l’écoute. Car l’enkō ne tourne pas qu’autour du sexe : beaucoup de jeunes filles n’acceptent que la version « escort » de la pratique, et se font payer par les clients pour les accompagner au restaurant, au karaoké, à l’épicerie faire leurs courses. Cent mille yens, c’est le prix d’une bague pour une adolescente, et le prix qu’un adulte paie pour sortir de sa solitude, pour prendre une revanche sur l’adolescent qu’il a été, pour se prouver quelque chose. Cette prise de conscience mêle l’interrogation à notre sentiment de dégoût. Quelle nation est si affectivement pauvre que des hommes d’âge mûr soient prêts à payer une jeune fille pour qu’elle mange sa cuisine?

Alors au final, est-ce que je te conseille Love & Pop ? 

Je crois que ce livre fait partie de ceux dont tu dois tenter l’expérience par toi-même, tellement le style est épidermique. Tu seras séduit.e ou rebuté.e, mais ce sont des choses qui ne s’expliquent pas. Malgré des débuts difficiles, j’ai pu dépasser le parti pris narratif peu habituel et terminer l’histoire de cette journée qui aura définitivement changé la jeune fille pas si innocente qu’on a découvert au début du livre. Le roman est bref, comme un coup de couteau, et ça suffit à être efficace : l’auteur comme le personnage principal ne s’embarrassent pas de longs discours sur le bien et le mal, ils laissent le lecteur se faire son idée, et j’aime beaucoup cette liberté.

Je pense que je tenterai un autre Murakami, probablement Les Bébés de la Consigne Automatique, compte sur moi pour t’en parler. D’ici là, si tu as déjà lu Love & Pop, n’hésite pas à me laisser un commentaire pour en discuter, ça me ferait plaisir, et si tu ne l’as pas lu, j’espère t’en avoir donné envie !

 

LaChouette

1 réflexion au sujet de “Love & Pop, mais tout est relatif”

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