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Ponoc, le début d’un nouveau jour*

Quand j’ai appris que des membres du studio Ghibli s’émancipaient et produisaient leur premier long-métrage d’animation (et leur propre studio en passant), il me fallait absolument encourager cette initiative et aller voir cette nouvelle œuvre au cinéma. Alors, que donne la toute première production du studio Ponoc ?

Jusqu’à présent et tout à fait étrangement d’ailleurs, ni la Chouette ni moi-même ne nous sommes étendues sur notre amour pour les films du studio Ghibli et, personnellement, pour ceux de Hayao Miyazaki tout particulièrement. Lorsque je les ai découverts enfant, sûrement par Le Voyage de Chihiro lorsqu’il est sorti en salle en 2001, j’ai tout de suite adoré. Des héroïnes de mon âge, des univers aussi beaux que magiques, des personnages peu manichéens, des enseignements puissants qui continueront à m’émerveiller même en grandissant, cela me plaisait bien, bien plus que les rares Disney que j’avais vu et qui me faisaient alors un peu peur (sérieusement, Maléfique ?).
L’animation japonaise m’a donc attirée à elle par ce biais mais ce n’est que plusieurs années plus tard que j’ai découvert les animés, ainsi que d’autres réalisateurs et d’autres long-métrages (Ghost in the Shell pour n’en citer qu’un), peu voire pas diffusés en France à ce moment-là. Cette tendance a changé ces dernières années, permettant de diversifier le paysage de l’animation japonaise aux yeux du plus grand nombre.

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Mais qui se cache derrière le Studio Ponoc ? Attention, ça va être le moment un peu barbare, avec plein de noms et de titres d’animations, j’espère que tu es prêt·e. Nous y retrouvons donc Yoshiaki Nishimura à la production (producteur de La Princesse Kaguya et Souvenirs de Marnie), Hiromasa Yonebayashi à la réalisation (réalisateur d’Arrietty et le petit monde des chapardeurs et Souvenirs de Marnie) et au scénario, accompagné de Riko Sakagushi (co-scénariste de La Princesse Kaguya) et enfin, à l’animation Takeshi Imamura (qui a travaillé à divers postes d’animation sur pas moins de douze Ghibli et d’autres œuvres d’aussi grande importance comme Your Name ou Le Garçon et la Bête). Tout ce beau monde s’est donc réuni pour adapter le roman jeunesse The Little Broomstick de Mary Stewart. Ainsi naquit Mary et la fleur de sorcière (Meari to mako no hana), sorti mi-2017 au Japon et en France début 2018.

Mary-Et-La-Fleur-De-La-Sorcière
En quelques mots ; Mary, 11 ans, vient de déménager à Redmanor, chez sa grande tante Charlotte. En se promenant dans la forêt, elle découvre « la fleur de la sorcière » qui ne pousse que tous les sept ans et qui lui permet, pour une nuit, de posséder des pouvoirs magiques et d’accéder à l’école de magie Endor.

Mary et la fleur de sorcière est un bon film. L’histoire est intéressante et pleine de rebondissements, les personnages principaux sont attachants et l’animation est magnifique. Et pourtant, je te l’avoue, en sortant de la salle, je ne savais pas trop quoi en penser. J’étais très partagée, entre une déception insidieuse et une joie toute enfantine.

Pourquoi ? Parce que, par beaucoup d’aspects, je l’ai trouvé très proche des œuvres de Hayao Miyazaki. Peut-être trop.

Cela commence par le dessin. Au travers des deux personnages principaux, on retrouve les expressions décidées d’Arrietty et les visages de Ponyo et Hauru, magicien du Château ambulant, sans même avoir à réfléchir. Les pouvoirs de Madame Mumbletchuk renvoient aux scènes aquatiques de Ponyo sur la falaise en un clin d’œil. Les arbres gigantesques dont les racines s’enroulent autour de constructions humaines ramènent à Mon voisin Totoro et, plus encore, au Château dans le ciel. Mary chevauchant un cerf est un écho à peine déformé d’Ashitaka sur Yakkuru dans Princesse Mononoké.
L’ambiance vient ensuite. Évidemment avec une héroïne féminine jeune, décidée, embarquée dans une aventure étrange et magique, il est difficile de ne pas revenir aux Miyazaki ! De plus, même si elle y est moins centrale, la nature garde une grande place visuelle et un rôle prépondérant, s’affirmant comme une zone de transition qui permet à Mary de passer du monde humain au monde magique. Enfin, les « méchants », aveuglés par leurs ambitions ou leurs rêves, gardent cette saveur douce-amère où il est à la fois facile et difficile de se mettre à leur place.
Et cela se termine par l’enseignement transmis par le film. Bien que moins appuyé, peut-être par volonté de ne pas trop s’éloigner du roman d’origine, il est néanmoins présent. La Magie prend la place du Progrès et de la Technologie aux côtés des convoitises humaines en tant qu’outil mal utilisé et sur lequel on ne doit pas se reposer uniquement.

Tu l’as compris, il m’a été (très) difficile de passer par-dessus mon profond attachement miyazakien. Pour ma défense, ce dernier n’est pas reconnu pour rien : ses films sont de véritables fresques à double-lecture, où femmes et filles ont une place toute particulière (surtout dans le paysage cinématographique actuel, largement dominé par les productions en provenance des États-Unis) et qui prône la coopération des êtres vivants plutôt qu’une perpétuelle compétition. Je ne pense pas trop m’avancer d’ailleurs en déclarant qu’il est en France le représentant du cinéma japonais d’animation tant ses films sont connus et diffusés quand, bien que la situation évolue ces dernières années, les autres galèrent à se frayer un chemin vers les salles de cinéma, ne gagnant leurs galons qu’à leur sortie en DVD et Blu-Ray à travers un public averti.

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Mais, à la fois pour et malgré toutes ces raisons, je pense qu’il n’est ni juste ni avisé de réduire ce Ponoc à un Ghibli-like.

D’abord, il ne faut pas oublier qu’une grande majorité des membres de ce nouveau studio travaillait chez Ghibli depuis des années et ont sûrement tous collaboré à des productions d’Hayao Miyazaki, sous sa tutelle. Le style du studio, sa ligne éditoriale pourrait-on dire, est défini depuis des décennies, ce n’est donc pas très surprenant de retrouver les ambiances et les codes dont ils sont imprégnés et avec lesquels ils travaillaient depuis tant de temps. Cependant, on peut d’ores et déjà sentir l’émancipation du dessin au travers de l’animation des chats Tib et Gib (très décriés parce que rappelant énormément Jiji, compagnon de Kiki – comme si ce n’était pas admis de par le monde que les sorcières avaient des chats, noirs de surcroît) mais également dans les représentations des adultes, plus travaillés.

Ensuite, il s’agit de leur tout premier long-métrage. Si Hiromasa Yonebayashi a déjà réalisé deux Ghibli et participé à l’écriture du scénario de l’un d’entre eux, c’est pourtant la première fois qu’il agit en solo, en tant que seul maître à bord (je ne pense pas que Hayao lui ait laissé beaucoup de marge lors de la réalisation de Arrietty…). En cela, il s’en sort extrêmement bien. Plusieurs points du scénario m’ont fait grincer des dents (le plus important à mes yeux étant qu’on nous évoque plusieurs règles de conduite dont on ne finira par connaître que la première, et qui n’use pas de son statut de fusil de Tchekhov** – très frustrant) mais ce ne sont que des détails mineurs qui n’impactent ni le film dans son ensemble ni le plaisir de le regarder.

Enfin, si on veut lui reprocher de garder ce côté très proche de la nature, il ne faut pas oublier que c’est un thème cher à beaucoup de Japonais. Miyazaki a été étiqueté défenseur de la Nature parce qu’il nous est le plus connu en France, mais la puissance de la nature et sa nécessité sont des aspects culturels très forts et pieusement cultivés, à tel point que les bains de forêt sont un traitement naturel apprécié, indispensable même puisqu’ils ont été intégrés par le gouvernement dans le programme national de santé publique du Japon depuis les années 50. C’est te dire. Il n’est donc pas étonnant de retrouver ce fil vert rouge dans de nombreuses œuvres (je l’avais brièvement évoqué lorsque je t’ai parlé d’Underwater – Le village immergé ou plus récemment et longuement dans mon article Eau (H2O) & Sel (NaCl)).

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À trop comparer avec les Maîtres de l’animation japonaise que sont Hayao Miyazaki et Isao Takahata, on en oublierait que, si Hiromasa Yonebayashi avait 42 ans lorsque se crée le Studio Ponoc en 2015, soit presque le même âge qu’Hayao Miyazaki lorsqu’il se lance dans l’aventure Ghibli, il n’a pas le même background artistique que ces derniers, qui avaient acquis beaucoup plus d’expérience, et sur des formats très différents, avant de se lancer.
Beaucoup de réalisateurs renommés souffrent encore de cette incessante comparaison, comme Mamoru Hosoda (La Traversée du Temps, Les Enfants Loups, Ame & Yuki) qui confiait à Télérama en 2012 que « [ses] relations avec Miyazaki et le Studio Ghibli sont décidément bien étranges. J’ai beau faire, essayer de m’en démarquer, tout m’y ramène. » ou encore Makoto Shinkai (Voyage vers Agartha, Your Name) qui annonçait sur France Culture en 2016 « il y a un héritage du studio Ghibli, de Hayao Miyazaki, mais je cherche à faire un cinéma différent. » Il serait peut-être temps de les entendre.

 

Pour moi, Mary et la fleur de sorcière est un très bon premier film, qui sera apprécié des petits comme des grands. Lui donner sa chance, c’est accompagner un nouveau studio et lui permettre de prendre de l’ampleur, de réaliser une œuvre personnelle par laquelle il se définira, à l’instar du studio Ghibli avec Mon voisin Totoro. Mais c’est aussi encourager la création de nouveaux horizons dans l’animation, tout comme les studios Chizu (Mamoru Hosoda) et CoMix Wave Films (Makoto Shinkai) l’ont fait avant lui.


*Le nom du studio Ponoc vient du mot « ponoć » en serbo-croate qui signifie « minuit », dans le sens du « début d’un nouveau jour ».
**Le fusil de Tchekhov est un procédé littéraire aussi appelé « loi de conservation des détails ». Elle peut être résumée de cette manière : s’il est fait mention d’un fusil accroché au mur dans le premier chapitre, il devra être utilisé dans les chapitres suivants. Si ce n’est pas le cas, alors il n’a pas lieu d’être mentionné.

LaChatte

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