Calendrier de l'Avent, La Chouette, Livres

Avent 2017 ○ Cliché au Pays du Soleil Levant

Qu’on s’entende bien.

 Tu sais que quand un article commence par une phrase comme ça, c’est pas bon pour la suite, mais, qu’on s’entende bien.

J’adore Jean-Christophe Grangé. Quand on était au lycée, la Chatte m’avait proposé d’en lire un et comme tout le monde en parlait, forcément, j’ai décidé de faire l’impasse. Car je suis ce genre de personne (et c’est nul, je découvre tous les bons trucs trois ans après le reste du monde, mais je fais des efforts). Quelques années plus tard, j’entamais La Forêt des Mânes et dévorais dans la foulée son oeuvre la plus connue, Les Rivières Pourpres. Ce mec a un don pour trouver des tueurs qui font des trucs crades, et une écriture simple et rythmée qui te prend direct dans l’engrenage. J’étais donc dans de très bonnes dispositions à l’égard de Kaïken, roman sorti en 2012.

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Comme le résumé ne donne AUCUN indice sur ce dont parle réellement le livre, autant te la faire à l’ancienne. Passan, un flic borderline (eh oui, encore un, les personnages de Grangé sont diversifiés c’est fou), course un tueur en série dont la spécialité est d’éventrer des femmes dont la grossesse arrive à terme et de brûler les bébés (la base quoi). Evidemment ce flic a une vie de merde à côté : comme c’est un gros bourrin qui emmerde le protocole, sa hiérarchie veut s’en débarrasser, ce qui n’est pas pour lui plaire.
La vie de famille du sieur n’est point plus agréable : pour être précise, sa femme japonaise et lui ne se supportent plus, ce qui est compliqué quand on a deux enfants en bas âge. Naoko lui reproche de n’aimer qu’une vision sublimée du Japon traditionnel au travers d’elle, et il lui reproche de rejeter en bloc son héritage culturel.
Et pour ne rien aider, en plus de l’affaire du tueur en série, une autre menace plane sur la famille, une menace plus personnelle qu’il faudra aller éradiquer au Pays du Soleil Levant.

Sur le papier ça a pas l’air mauvais, me diras-tu.
Et pourtant, ce livre est un excellent exemple de ratage, sur plusieurs niveaux.

source

En réalité, la première partie, celle qui concerne l’Accoucheur, ce terrible tueur en série, tient la route, d’une manière assez typique de la composition de l’auteur. Le flic fait son travail de flic, son collègue drogué fait son travail de collègue drogué, la future ex-femme se prend la tête dans son coin (elle lui en veut parce qu’il la protège, puis elle lui en veut parce qu’il ne la protège pas assez…), on arrive donc à équilibrer ce scénario vers quelque chose d’intéressant… sauf que la seconde partie du livre vient tout casser. C’est compliqué de t’en dire plus sans spoiler, mais elle n’a tellement RIEN À VOIR avec la première partie du roman que c’est à peine si on a l’impression de lire la même oeuvre. Et je ne parle même pas de la cohérence du bousin. C’est comme si on gardait la séquence d’introduction du premier Harry Potter et qu’on y collait la fin de Camping.

Les +

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  • la première partie. C’est clairement l’intrigue la plus intéressante et la plus représentative du style de Grangé, et je l’ai lue avec les mêmes frissons d’impatience que ceux qui m’ont parcouru en lisant Les Rivières Pourpres ou Le Vol des Cigognes.
  • Un serial killer avec un background unique. Dans beaucoup de romans, je trouve que le tueur a souvent des raisons très bancales d’en arriver à des extrémités létales. Parce que non, avoir des parents violents n’est pas une raison suffisante pour faire d’un citoyen lambda un tueur furieux contre la société, on a besoin de plus. D’étoffer un peu, d’avoir plus que de la répulsion pour le tueur, d’avoir aussi un minimum d’empathie pour lui. De comprendre les raisons de son geste mais de ne pas les accepter pour autant. On est pas dans le révolutionnaire non plus, mais j’ai apprécié le travail sur le personnage du « méchant ».
  • La relation entre Naoko et Passan. C’est probablement la meilleure partie du livre. La relation conflictuelle entre les deux protagonistes est intéressante, parce qu’elle remet en question la vision qu’on peut avoir du Japon. Passan possède une vision sublimée du Japon, où tout est en accord avec son sens de l’honneur, depuis les formes anciennes de théâtre jusqu’aux rituels de suicide (le titre du roman est d’ailleurs le nom d’un poignard rituel dont les femmes de samouraï se servaient pour se suicider). Il a, à mon sens, une vision du pays qui ressemble à celle des touristes et des passionnés, qui se renseignent à fond sur l’histoire du pays, et le Japon a une culture et une histoire tellement différentes des nôtres qu’on ne peut que comprendre cette fascination. Mais Naoko, elle, a vécu au Japon. Les traditions l’étouffent, elle fait partie de ces nouvelles générations qui se sentent prises au piège entre la course aux technologies, l’emploi chronophage, les règles sexistes tacites (beaucoup de femmes travaillent jusqu’à leur premier enfant, ensuite leurs maris les conduisent bien souvent à finir mères au foyer) et la pression insoutenable de ne pas être un déshonneur pour sa famille. Chacun des deux protagonistes représente une face de la même pièce, et cette différence insurmontable fait qu’on sait le couple condamné.
  • Le rythme. Pas de temps mort pour Kaïken ! C’est la moindre des choses quand on a décidé de caler deux intrigues dans un seul roman, mais il faut avouer que de manière générale, les Grangé ne font pas partie des romans dont il faut avoir attaqué un quart avant que l’action ne démarre. En fait niveau action, Grangé c’est le Michael Bay du polar français.Comme toujours, j’ai tout lu. Faut reconnaître ça à Grangé, il sait te faire lire son livre en entier. Mais les points noirs sont tellement nombreux dans ce livre que je ne sais même pas par où commencer.

Les –

  • De la précipitation. Jusqu’ici, chaque roman de Grangé était espacé de plusieurs années, ce qui ne me dérange pas outre mesure. Attendre plusieurs années pour des romans qui tiennent la route du début à la fin comme Miserere, ça vaut le coup. Seulement il a mis les bouchées doubles en sortant deux livres en deux ans. Honnêtement pour moi c’était déjà un mauvais signe. N’est pas Stephen King qui veut, et ici la qualité légendaire des romans de Grangé n’est clairement pas au rendez-vous.
  • Ce passage au japon non nécessaire. Je ne suis absolument pas contre les livres qui te font voyager, j’avais adoré La Forêt des Mânes dont la moitié de l’histoire se passe en Amérique du Sud. Seulement là, je ne sais pas, ça ne marche pas. Sûrement parce que le voyage en question dure une petite centaine de pages et mène au dénouement de la seconde intrigue d’une manière limite bâclée.

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  • Les points-culture mal amenés. Je suis la première à aimer apprendre des choses, et même si je ne suis pas une fan du japon comme certaines de mes connaissances peuvent l’être, force est d’avouer que je connais quand même pas mal de choses, et rares ont été les fois où les informations insérées dans le livre m’ont appris quelque chose que je ne connaissais pas. Mais ça pourrait être votre cas. Pourquoi mettre ça dans la catégorie des points négatifs? Parce que OUI Grangé a une bonne documentation sur le pays. Vous saurez tout sur le code de l’honneur japonais, sur la manière de positionner un lit pour être en harmonie ou le meilleur moyen de s’occuper d’un jardin zen, mais c’est pas la documentation, même fournie, qui fait tenir une intrigue, et c’est clairement là que le roman pêche. Les références culturelles (toujours inutiles pour l’intrigue mais qui peuvent contribuer au dépaysement) sont souvent mal amenées et on a souvent l’impression que l’auteur a copié/collé une page wikipédia pour augmenter son nombre de pages. Dommage.
  • La double-intrigue. Si le concept de poupée russe scénaristique était assez sympa et novateur, son exécution est ridicule. Autant se limiter à une intrigue simple mais efficace plutôt que de se livrer aussi atrocement à ce croisement d’univers criminels dont un est acceptable mais le second totalement inepte. Encore une fois je ne peux rien dire sans vous spoiler mais le ridicule est atteint à de nombreuses reprises au cours de la seconde partie du roman.
  • Personnages caricaturaux au possible. Je veux dire, je sais parfaitement que la spécialité de Grangé, c’est le flic. D’ailleurs quand on en arrive aux adaptations filmiques, vous remarquerez que Jean Reno est souvent casté, et ça n’a RIEN d’étonnant. Donc je m’attendais encore une fois à trouver un cliché de flic, un homme, un vrai, qui détruit des murs à mains nues le dimanche pour se détendre, qui hurle à genoux en plein milieu de la rue sans que personne n’appelle l’hôpital psychiatrique le plus proche, qui court plus vite que le métro, et qui n’en fait qu’à sa tête sans même se faire virer par ses supérieurs, qui haussent les épaules parce que « bon, c’est un anarchiste et pour le trouver il suffit de suivre les nez cassés, mais c’est le meilleur de nos agents ». Mais là, TOUT LE MONDE est caricatural. Naoko est chiante comme pas possible à vouloir être protégée alors qu’elle passe le livre entier à gueuler sur Passan parce qu’il protège sa famille, elle est belle et froide, c’est un ancien mannequin. Comme toutes les jolies japonaises, quoi. Et le collègue de Passan, on en parle? Un punk junkie. UN PUNK JUNKIE QUI BOSSE A LA CRIMINELLE. Et il s’emmerde pas à porter l’uniforme, le gars, hein. Non, lui il va résoudre des crimes en jean troué et en T-shirt NoFX. Si j’avais su qu’on pouvait bosser à la criminelle en étant percé et tatoué, j’aurais sûrement pris cette voie là. On se croirait dans Une femme d’Honneur, c’est terrible.
  • La fin-éclair. Quand je parle de fin bâclée un peu plus haut, je n’exagère rien. L’impression que ça donne, c’est que sur les cinquante dernières pages, il ne savait pas comment terminer son intrigue bancale… alors il nous l’a résolue en dix lignes. Sans dec. Le gentil tue le méchant, le chien fonce le retrouver en courant au ralenti sur la plage, la femme regarde l’homme comme un sauveur, et ils restent là à admirer le coucher de soleil pendant que le générique défile. Fin. Ce n’est pas exactement ce qui se passe, mais niveau cliché et facilité, on est en plein dedans.

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En guise de conclusion, je ne dirai pas que ce livre est mauvais. Il est juste décevant. Si je l’avais lu sans que ce soit un Grangé, ça serait peut-être passé. Mais c’est un de ces livres à peine lus et déjà oubliés, qui ne marquent la carrière d’un auteur que par tous les ratés que les œuvres précédentes ne possédaient pas.
Je n’ai pas pu me débarrasser de l’impression constante de lire un scénario de mauvais épisode de Cordier Juge & Flic. Je ne comprends pas pourquoi nous proposer une première intrigue assez sympa et venir tout défoncer ensuite sous prétexte que le roman porte sur le Japon. La thématique du choc des visions culturelles remplissait assez bien son rôle pour qu’on ne nous impose pas ce voyage éclair au Japon dont la raison reste, maintenant encore, totalement inepte.

Si tu ne connais pas Grangé, commencer par ce livre ne sera pour toi qu’un hors d’oeuvre : tu adhéreras au livre et lui pardonneras ses défauts, et ne pourras qu’être captivé·e par ses œuvres les plus abouties par la suite. Si tu es un·e habitué·e des Grangé, je pars du principe que tu seras plus exigeant·e et je te le dis direct : passe ton chemin. Clairement une des œuvres les moins glorieuses de l’écrivain, qui s’est un peu perdu en chemin.

LaChouette

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